Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Groupe de Reflexion et d'Action pour le Tchad
"Un blog Indépendant qui va au délà de l'actualité"

Tel: 00221 77 545 27 63/ kodjeteke@yahoo.fr /grattchad@yahoo.fr

                                             « Informer sans tabous et sans mensonges »

Présentation

  • : Evariste D. KONE
  • Evariste D. KONE
  • : "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire" Voltaire
  • Contact

Tchad mon Pays!

 

 

indépendance

 

Entre Nous

 

 

Merci à notre ami et confrère ABDU DIA qui a assuré l’intérim pendant notre absence…

Merci aussi à Melle Geraldine Faye pour ses contributions et son appui à Abdu DIA.

Confraternellement

 


Pages

10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 12:20

 

Deby

Complément au dossier d’information du 15 décembre 2013 « Tchad 2013 : la réhabilitation impossible d’un dictateur notoire » réalisé dans le cadre du Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique http://electionsafrique.org/Tchad-2…

Remerciements à tous les journalistes et démocrates véritables, qui, au Tchad, en Centrafrique, et ailleurs, enquêtent et œuvrent dans l’ombre, prenant des risques sans rarement obtenir de considération, et à tous les journalistes et chercheurs français qui continuent vaille que vaille leurs investigations. 

Le Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique se mobilise depuis 2009 à Paris dans le sens d’un soutien aux démocrates africains et dans le sens d’une réforme profonde de la politique française. Il constitue un espace de réflexion collective, de plaidoyer et d’échanges entre partis politiques et associations, de France et d’Afrique.

Il a publié le 15 décembre 2013 le dossier d’information « Tchad 2013 : la réhabilitation impossible d’un dictateur notoire »http://electionsafrique.org/Tchad-2… qui s’attache à décrire à la fois les caractéristiques de la dictature tchadienne, et la relation entre les États français et tchadien, dont le dossier : « Influence et implication d’Idriss Déby en Centrafrique de mi-2012 à janvier 2014 » est un complément.

Introduction 

Le 1er janvier 2014, en plein regain de violences en Centrafrique, Idriss Déby, qui est alors mis en cause par des media internationaux, français en particulier, relayant les accusations de centrafricains, a défié « quiconque », « de fournir à l’opinion internationale, la preuve des allégations » de soutien à la Séléka[1].

Quelques journalistes étrangers sont allés fin 2013 et début 2014 en reportage en Centrafrique et travaillent autant que le conflit le permette. Mais, est-ce que des journalistes peuvent enquêter au Tchad sur l’influence du président tchadien en Centrafrique ? Est-ce que Déby peut garantir une liberté de la presse suffisante ? Faudra-t-il attendre quelques décennies les informations de la DGSE française ? Les indices et éléments de preuve qui s’accumulent ne peuvent facilement être vérifiés en raison de l’absence de liberté d’expression au Tchad.

Les pays d’Afrique centrale sont liés entre eux par la persistance de la dictature, et par le maintien d’un néocolonialisme français datant des fausses indépendances, toujours présent malgré la régression du système. Le Tchad et la Centrafrique sont aussi liés par des déplacements de populations et de forces armées, les conflits et l’impossibilité de sortir d’un ‘entre-guerres’[2]. Idriss Déby a acquis une influence sur la Centrafrique qu’il ne saurait lâcher sans rapport de force défavorable.

Les mécanismes de l’implication d’Idriss Déby en Centrafrique sont dans la continuité des événements des 20 dernières années. Grâce à la tentative de réhabilitation menée par les dirigeants politiques et militaires français en 2013, en raison de l’intervention franco-tchadienne au Mali, le dictateur à l’image fraichement redorée s’est cru autorisé à agir selon les méthodes qu’il maîtrisait déjà en Centrafrique, pour garantir une maîtrise militaire de la région et obtenir le renversement de François Bozizé par un pouvoir qui lui serait soumis.

Le point de départ de ce dossier est l’analyse du rôle d’Idriss Déby depuis 1990, en Centrafrique, en Libye en 2011, au Nigéria entre 2009 et 2013 et, surtout, au Darfour et au Soudan entre 2004 et 2009, commencée dans le chapitre « Le président stable dans une région instable ? » du dossier « Tchad 2013 : la réhabilitation impossible d’un dictateur notoire » du 15 décembre 2013[3]. Ce second dossier doit être compris en fonction cette approche initiale, parce que, au regard de la situation actuelle, il y aurait eu d’autres angles possibles pour un travail sur la Centrafrique

1. Causes de l’implication de Déby en Centrafrique entre 2012 et 2014 

Plusieurs facteurs, causes, mobiles, buts, peuvent expliquer l’ingérence d’Idriss Déby en Centrafrique, jusqu’à une participation au remplacement de Bozizé. Le plus évident semble être qu’Idriss Déby considère qu’il doit contrôler en grande partie la RCA pour éviter qu’une rébellion tchadienne ne se crée. Depuis 2003, le dictateur tchadien est un protecteur qui veille aussi à ce que Bozizé ne s’engage pas avec d’autres partenaires, tel l’Afrique du sud. Les réserves de pétrole, situées sous la frontière avec son pays, qui devaient commencer à être exploitées en 2013, le concerne aussi. Pour garder son influence, il doit considérer les rébellions et l’évolution du rapport de force entre Bozizé et ses ennemis, et, plus indirectement, leurs circuits de financement, y compris par le diamant. Comme les autres présidents voisins, il n’a pas non plus intérêt à ce que la démocratie arrive en Centrafrique.

1.1 Idriss Déby, le parrain de Bozizé depuis 2003 

A partir de 1996, Idriss Déby a remplacé Omar Bongo comme protecteur de Patassé[4]. En mars 2003, Déby a mis en place Bozizé à la place de Patassé avec l’assentiment du président français Jacques Chirac. Selon l’association Survie, « la majorité des hommes ont été prêtés par le dictateur tchadien Idriss Déby, au vu et au su des Services français, et l’on pourra lire le scénario d’un ‘débarquement en douceur’ »[5]. Les tchadiens étaient appelés les ‘libérateurs’ comme les rebelles centrafricains. Déby a envoyé le général Daoud Soumaïne, le chef d’Etat major de l’armée tchadienne[6] auprès de Bozizé pour l’encadrer dans la conquête du pouvoir.

Selon Marielle Debos[7], « Chassé de la capitale Bangui, François Bozizé se réfugie au Tchad. Assisté de hauts gradés tchadiens, il y recrute des combattants (Entretiens, N’Djamena, 2005 et 2006.). Le président tchadien Idriss Déby, qui voulait en finir avec le régime d’Ange-Félix Patassé soupçonné de soutenir les rebelles sudistes tchadiens, met à sa disposition des éléments de sa propre garde présidentielle (François Bozizé est également soutenu par les présidents Joseph Kabila (RDC), Denis Sassou-Nguesso (Congo-B) et Omar Bongo (Gabon). La France ne désapprouve pas. François Bozizé est d’ailleurs passé par la France avant de revenir au Tchad pour organiser sa rébellion (ICG, 2007 b : 16) . » International Crisis Group précise « avec seulement une poignée d’officiers centrafricains, dont le plus gradé est un capitaine, et une troupe aux quatre cinquième constituée de Tchadiens, le général Bozizé prend le pouvoir à Bangui » et décrit une « mise sous tutelle régionale ».[8]

Si les pillages des troupes de Jean-Pierre Bemba ont été mis en évidence par la Cour pénale internationale, d’autres pilleurs ont ramenés du butin au Tchad, et, en 2003, d’après International Crisis Group (ICG) : « Par rapport aux exactions commises par les rebelles congolais du MLC, le sac de la ville par les mercenaires tchadiens relève d’un travail de professionnels : si quelque six cents véhicules sont réquisitionnés et partent vers le nord, si les femmes de Bangui sont systématiquement allégées de leur bijoux, peu de violences gratuites ou de viols sont signalés. » [9]

Thomas Cantaloube, journaliste de Médiapart, fin 2013, cite Roland Marchal, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (CERI)[10], « Le coup d’État de mars 2013 (qui a placé Michel Djotodia au pouvoir), comme celui de 2003 (qui avait vu François Bozizé s’emparer de la présidence), sont des coups d’État régionaux … Est-il légitime que des chefs d’État de la région décident qui doit présider un pays voisin ? ». Thomas Cantaloube continue : « En 2003 comme en 2013, c’est le président tchadien Idriss Déby qui est à la manœuvre, avec l’assentiment de ses collègues. Comme le décrit un rapport de l’International Crisis Group de 2007[11] : ‘À N’Djaména, le président Idriss Déby, met à (la disposition de Bozizé) des éléments de sa garde présidentielle, la “Force 4″ ; Joseph Kabila, le chef d’État du Congo-Kinshasa, envoie l’armement nécessaire ; son voisin sur l’autre rive du fleuve Congo, le président Denis Sassou N’Guesso, finance l’opération à hauteur de 3 milliards de francs CFA, soit environ 4,6 millions d’euros ; quant au président gabonais Omar Bongo, le doyen de la région, il ne donne sa bénédiction qu’au dernier moment, en raison de doutes sur les capacités de Bozizé qu’il connaît de longue date. Mais l’insistance de son épouse Édith, une fille du président Sassou N’Guesso, vient à bout de ses réticences.’ »

La fin du conflit de 2003 aura des conséquences sur l’impossibilité d’arriver par la suite à la paix en RCA, et montre l’intrication entre RCA, Tchad et Soudan. Les ‘libérateurs’ étaient tchadiens ou centrafricains. Les tchadiens sont rentrés au Tchad et certains sont restés pour la protection de Bozizé. Les jeunes rebelles centrafricains, sont devenus inutiles et encombrants et beaucoup entreront ensuite en conflit avec Bozizé. Mal perçus par la population, beaucoup rejoindront ensuite des rébellions au Soudan et en RCA. Toujours selon Marielle Debos [12] : « L’ex-libérateur Abakar Sabone rejoint ainsi la coalition rebelle (Il dirige le Mouvement des libérateurs centrafricains pour la justice (MLCJ), un groupe armé membre de la coalition de l’UFDR). Quant aux rebelles tchadiens basés au Darfour, ils recrutent également parmi les ex-libérateurs tchadiens et centrafricains d’origine tchadienne (Selon le témoignage d’un ex-libérateur (un rebelle centrafricain d’origine tchadienne), fait prisonnier à N’Djamena lors de l’attaque du Front uni pour le changement démocratique (FUC) en 2006, des ex-libérateurs qui avaient sollicité l’aide du Soudan ont été enrôlés dans la rébellion tchadienne. Les Soudanais leur auraient fait comprendre qu’ils n’obtiendraient leur appui qu’à condition qu’ils s’engagent dans un premier temps aux côtés des Tchadiens. S’il est certain qu’il y a eu des contacts entre les insurgés du Nord-Est centrafricain et les rebelles tchadiens basés au Soudan, il est difficile de mesurer l’ampleur de leur collaboration (déclarations des prisonniers de guerre du FUC aux autorités tchadiennes, N’Djamena, avril 2006, documents consultés par l’auteure).)… Les ex-libérateurs d’Amboko, comme de nombreux ex-combattants en attente de jours meilleurs, représentent une main-d’œuvre facilement mobilisable par des entrepreneurs politico-militaires locaux ou transnationaux. »

Le président tchadien est resté influent en soutenant Bozizé contre plusieurs rébellions. En février 2008, les soldats tchadiens étaient en Centrafrique, où selon Human Right Watch (HRW) cité par le gouvernement américain, « ils ont tué des civils et brûlé des villages »[13]. Le 1er décembre 2010, l’armée tchadienne est intervenue pour reprendre la ville aux rebelles de la Convention des Patriotes pour la Justice et la Paix (CPJP) au nom du gouvernement centrafricain[14]. « Plus récemment, début 2012, l’armée tchadienne a tiré sur un certain nombre de villages sur la route entre Ouandago et Batangafo, entraînant le déplacement forcé des habitants de trois villages. », toujours selon HRW[15].

Selon Marielle Debos[16], « Les violences qui affectent le Nord de la Centrafrique depuis la prise du pouvoir de François Bozizé ont été interprétées comme les manifestations d’une extension du conflit du Darfour. La crise centrafricaine est cependant plus liée à celle du Tchad qu’à celle du Soudan (Debos, 2008 : 225-241 ; Marchal, 2009). » Béchir, en bonne relation globalement avec Bozizé, avait surtout assez peu d’influence en Centrafrique. Bozizé avait peur de Déby pendant toute sa présidence. La plupart des rébellions visant à le renverser savaient que son avenir dépendait de Ndjaména, parce que le fait de le vaincre ou pas militairement pouvait se décider à Ndjaména. Autant Bozizé que ses adversaires voyaient leurs avenirs en fonction des décisions futures d’Idriss Déby.

1.2 L’Afrique du Sud et la protection de Bozizé 

Pour sa protection, depuis 2007, Bozizé s’était rapproché de l’Afrique du Sud, ce qui l’éloignait, de Déby, mais aussi de l’armée française. Selon ICG[17], « L’Afrique du Sud a tenté d’endosser l’uniforme de gendarme en République centrafricaine, un rôle auparavant assumé par la France. S’inscrivant dans le cadre d’un accord bilatéral de coopération militaire conclu en 2007, 400 militaires sud-africains ont été déployés à Bangui afin de soutenir le régime en place. (69 Très (trop) symboliquement, le contingent sud-africain a pris ses quartiers à l’Ecole de la police nationale, près du siège du parti de Bozizé, le KNK). L’accord a été renouvelé pour cinq ans et la ministre sud-africaine de la Défense a effectué une visite-éclair à Bangui. (70 « South Africa is concerned about the situation in Central African Republic », communiqué de presse, ministère des Relations internationales et de la Coopération, Pretoria, 2.1.13). » En août 2013, Bozizé a accusé Zuma de ne pas avoir respecté l’accord secret de 2007, en envoyant trop peu de soldats, bien qu’il ait envoyé son fils, Jean-Francis Bozizé, ministre de la Défense, à Pretoria, le 15 décembre 2012[18].

Selon le Figaro[19], « Pretoria apparaissait comme le dernier allié du régime de Bozizé. En janvier dernier (2013), sur sa requête, l’Afrique du Sud avait envoyé 298 soldats en Centrafrique, en plus de la vingtaine déjà présente en vertu d’un accord de coopération militaire de 2007 sur la formation des troupes locales. Elle paye aujourd’hui le prix fort pour son implication : 13 soldats tués lors d’un affrontement avec les troupes de la Séléka, samedi 23 mars… leur petit bataillon de 300 hommes a tenu en échec pendant une longue bataille de 13 heures des forces lourdement équipées, comptant de 2 000 à 3 000 soldats. Les 13 morts sud-africains comptent peu face aux pertes du camp adverse, estimées à 500 hommes par le gouvernement sud-africain ». 13 morts est un chiffre officiel qui cache peut-être plus de morts, et peut-être jusqu’à 50 selon des témoignages recueillis par RFI[20]. Après le 24 mars 2013, Jacob Zuma a retiré ses soldats[21].

La position sud-africaine se comprend aussi au-delà du cas de la Centrafrique, dans le contexte actuel de discussion sur la paix et la sécurité en Afrique depuis les conflits de Côte-d’Ivoire, de la Lybie et du Mali, en particulier dans la promotion des solutions africaines aux crises. L’arrivée de soldats africains a déplu à la plupart des présidents des pays voisins dans la CEEAC, et pas seulement à Déby.

Jacob Zuma et François Bozizé semblent avoir envisagés des retombées économiques pour l’Afrique du Sud ou pour certains de ses hommes d’affaires, sans que cela n’ait eu le temps d’aboutir[22]. Des exagérations sur le rôle de l’Afrique du sud, des rumeurs, ont peut-être été diffusées début 2013, fonction aussi des personnalités des deux présidents.

Alors que 250 soldats français de l’opération Boali étaient également présents depuis 2002, les soldats tchadiens assuraient la protection de Bozizé. Le président centrafricain a dénoncé des viols de ces soldats à Bangui, a demandé à Déby de les maîtriser, puis de les retirer[23], ce qu’a fait le président tchadien en octobre 2012. ICG constate[24] : « A la lumière des relations tendues entre Bozizé et Déby, le retrait des éléments tchadiens de la garde présidentielle de Bozizé et surtout la décision de N’Djamena de relâcher des membres de la Séléka, placés en résidence surveillée dans la capitale tchadienne, constituent un faisceau d’indices corroborant les dires de certains sur des contacts préliminaires entre la rébellion et l’entourage de Déby. (61 Bozizé a déclaré dans un entretien avoir renvoyé les Tchadiens de sa garde présidentielle en raison des incidents répétés avec les Centrafricains. « François Bozizé : c’est une guerre pour le pétrole », Jeune Afrique, 24.3.13. Entretiens téléphoniques Crisis Group, membres de la Seleka, 15.2.13. « Centrafrique : les secrets de la Seleka », AfrikArabia, 14.2.13). »

En juin 2013, Bozizé, déchu et cherchant alors du soutien pour reprendre le pouvoir, a tenté de se rendre en Afrique du sud, et ne l’a finalement pas fait. L’implication modérée de Zuma auprès de Bozizé n’était possible que sous certaines conditions et pour certains objectifs, qui n’ont pas résisté aux événements.

1.3 Maîtrise des rébellions et différend sur les accords de paix de 2011 

Le malaise entre Déby et Bozizé a surtout grandi en 2012 pendant des négociations entre Bozizé et les opposants politiques et armés sur les accords de paix conclus en 2011. Déby considérait comme une priorité d’éviter qu’une nouvelle rébellion tchadienne ne se crée, il négociait en ce sens, et réagissait aux décisions de Bozizé. Il intervenait dans le dialogue centrafricain et ses blocages. Puisque la CPJP était divisée mi-2012 avant les accords de paix d’août 2012, il a tenu compte de l’existence de la partie de la rébellion qui refusait de signer. En apparence, il a réclamé un dialogue inclusif qu’il n’avait jamais accordé à ces propres ennemis au Tchad. En réalité, il ne révélait pas ses objectifs adaptables à plusieurs configurations.

Selon ICG[25], « La position du Tchad dans ce conflit est pour le moins ambigüe. Pendant plusieurs mois, Déby montrait des signes d’agacement à l’égard de son homologue centrafricain. Il lui reprochait notamment de ne pas avoir instauré un dialogue avec l’opposition et les mouvements armés comme il s’y était engagé et de n’avoir rien fait pour mettre fin à l’instabilité chronique qui règne dans la partie septentrionale de la République centrafricaine. (57 Le 5 mai 2012, Idriss Déby, en visite officielle à Bangui, avait recommandé l’ouverture d’un dialogue entre le gouvernement, l’opposition et les mouvements armés. Dix jours plus tard, Bozizé a convoqué toute la classe politique centrafricaine pour annoncer la tenue d’un dialogue politique inter-centrafricain qui n’a jamais eu lieu.) En effet, N’Djamena craint un effet de contamination du Sud du Tchad, une zone pétrolifère traditionnellement opposée au régime de Déby. (58 Voir le briefing Afrique de Crisis Group N°65, Tchad : sortir du piège pétrolier, 26.8.9). »

La présence de soldats tchadiens à Bangui sous Bozizé et leurs liens avec des commerçants d’origine tchadienne et des personnes assimilées musulmanes, a influera ensuite en 2013 dans la perception de la Séléka par les habitants. ICG poursuit : « Par ailleurs, les incidents récurrents avec les commerçants tchadiens à Bangui ne passent pas inaperçus dans les sphères du pouvoir tchadien, où ces derniers ont des relais. (59 : A Bangui, la domination des commerçants tchadiens, particulièrement nombreux au marché appelé PK5, est mal vécue depuis des années et se traduit régulièrement par des incidents violents. En 2011, suite à la découverte macabre des corps inanimés de deux enfants, les commerçants tchadiens ont été soupçonnés et pris pour cible par une partie de la population. Ces violences ont coûté la vie à onze personnes et fait de nombreux blessés. En 2012, des heurts ont eu lieu à trois reprises entre la police centrafricaine et les commerçants tchadiens à Bangui. « Des violences interconfessionnelles font une dizaine de morts à Bangui », France 24, 3.6.11 ; entretien de Crisis Group, membre société civile, Bangui, 25.1.13) Enfin, à la fin de l’année 2012, Déby aurait averti le président français du risque de troubles en Centrafrique. (60 « France -Tchad : ce que Hollande et Déby se sont dit à Paris », Jeune Afrique, 12.12.12). »

La volonté de contrôle des rébellions en Libye, au Soudan et en Centrafrique, est cohérente avec le reste de la politique d’Idriss Déby, en particulier pour apparaître comme chef d’un Etat stable, au milieu d’une région instable. Déby est fin stratège militaire et son expérience en Centrafrique lui permet d’agir préventivement ou de réagir rapidement, comme cela se constatera en 2012 et 2013. Il est par ailleurs souvent dit que Déby continue de craindre un coup d’Etat de ses généraux, et préfèrent les voir occupés hors de ses frontières, mais cela reste a priori secondaire par rapport à sa volonté d’empêcher la création de forces armées antagonistes.

1.4 Ressources minières et pétrolières : un enjeu à plus long terme 

Bozizé a expliqué sa chute par le fait d’avoir attribué le pétrole à une société chinoise, mais il est difficile de dire si les intérêts autour de l’exploitation des ressources naturelles de la Centrafrique, constitue une cause réelle de cette chute. Il s’agit de toute manière d’un facteur de décision, associant le contexte économique à plus long terme. Les sociétés pétrolières réfléchissent sur des périodes de plusieurs dizaines d’années, ce qui les a souvent conduites à soutenir longuement des dictateurs. Bozizé était perçu comme un dictateur fragile, dépendant de soutiens extérieurs, sans doute pas destiné à durer, même si cela ne semble pas avoir été une cause de ‘complot’ contre lui. A minima, en l’absence de plus d’informations, ses choix politiques pétroliers ne l’aidaient pas à renouveler ses soutiens acquis lors de son accession au pouvoir.

En 2012, la compagnie chinoise China National Petroleum Corporation (CNPC) reprenait les recherches de pétrole : « Couvrant cinq champs pétrolifères, à cheval sur la frontière tchadienne, la zone de Doba Dosea Salamat (55.500 km2) a un potentiel prouvé de un million de barils, et laisse espérer cinq fois plus. Les recherches sont désormais dirigées par la compagnie chinoise CNPC, qui travaille sur ce projet avec des partenaires soudanais, appartenant au consortium Greater Nile Petroleum Operating Company. »[26] Le 27 décembre 2013, Bozizé a déclaré dans un meeting : « J’aime le dialogue et on a fait plusieurs fois le dialogue. Ils n’ont qu’à aller voir les Présidents Sassou, Bongo et Déby pour le dialogue. Après réflexion, j’ai compris qu’ils ont été poussés. Pourquoi on les a poussés, car nous avons maintenant le Ciment, si on nous laisse tranquille, dans 2, 3 ou 4 mois, les Chinois vont exploiter notre pétrole. »

Dans sa dernière interview de président, le 13 mars 2013, Bozizé précisait [27] : « La coïncidence est plus que troublante. Il existe des réserves pétrolières dans trois régions de la Centrafrique : l’Est non loin de Djema, l’Ouest aux environs de Carnot, et le Centre-Nord, près de la frontière tchadienne. C’est dans cette dernière région, celle de Boromata, que l’on est le plus proche de la production. Selon les ingénieurs chinois qui y opèrent, la phase de forage devait commencer début 2013 et la première goutte de pétrole centrafricain était prévue pour début octobre de cette année, au plus tard, avec une évacuation connectée au pipeline Doba-Kribi. » Bozizé a ce jour-là accusé « Ceux qui convoitent les ressources de notre sous-sol et particulièrement les pétroliers » d’avoir financé la Séléka, mais en évoquant l’homme d’affaire américain Jack Grynberg et RSM Petroleum, ce qui n’a jamais été confirmé et est peu crédible[28]. En novembre 2012, Radio Ndeke Luka parlait juste de « phase de reconnaissance du sous-sol exploitable » et de « reprise des travaux de prospection sur le site du village Boromata … en décembre (2012) »[29], ce qui indiquerait une date de début d’exploitation bien plus lointaine. Des allusions ont aussi été faites par des pro-Bozizé à un différend sur un futur pipe-line[30] : « avoir l’audace de ne pas accepter que le ‘pipe-line’ pétrolier de Centrafrique soit connecté à celui Tchad, préférant le faire passer par le Soudan », ce qui n’est pas confirmé.

Avec le pétrole, Bozizé semble surtout avoir espéré attirer du soutien à partir d’une explication facile et exagérée.

Suite à l’affaire Uramin (Aréva) en 2011, l’exploitation de l’uranium du gisement de M’Patou, près de Bakouma n’est plus à l’ordre du jour[31]. Le sol de la Centrafrique est globalement riche en minerais, or, diamant, et est pour l’instant mal exploité en raison des conflits. En période de guerre, et d’entre-guerres, les productions sont constamment renvoyée vers le futur, et, celles qui impactent le déroulement des événements sont aussi les plus artisanales, facilement détournables par les acteurs militaires, le diamant en particulier.

1.5 Le conflit insoluble des diamants et le financement de la Séléka

La Centrafrique est 10 ou 11e producteur mondial de diamants selon les années[32], avec des diamants de bonne qualité. L’exploitation est surtout artisanale, à l’ouest du pays et près de Bria et fait vivre une partie importante de la population, tout en profitant surtout à une catégorie de commerçants, plus nombreux parmi les personnes considérées comme musulmanes. Cette production accessible aux contrebandiers favorise l’instabilité et la création des rébellions[33].

Jusqu’à 2012, l’Etat contrôlait les zones sans assurer une gestion qui permette au Processus de Kimberley de fonctionner pour certifier la production[34]. Dans la filière officielle, le diamant va des mineurs ‘artisans’, vers des collecteurs, puis des bureaux d’achat qui s’occupent de la douane, des taxes très fortes, et de l’exportation, par exemple vers Anvers (via Paris) et fonctionnent comme des banques. Les acteurs sortent une grande partie de la production de ce circuit, et la production génère une forte corruption.

Les profits détournés empruntent soit des circuits classiques modifiés, parfois par les valises diplomatiques, et le plus souvent par des routes plus sauvages vers les pays avoisinants. D’un côté, les présidents centrafricains étaient jusqu’à présent considérés comme des vendeurs de diamants, alors que leurs ennemis rebelles profitaient de certaines zones diamantifères pour se financer. Selon le chercheur indépendant Laurent Touchard[35], « En 2012, il est estimé que 70 % des diamants quittent légalement le pays. Cependant, des études indépendantes dévoilent que ces chiffres sont très optimistes considérant le fait que seuls 5 à 10 % des collecteurs ont un permis ! Dès lors, 90 à 95 % œuvrent sans autorisation et leurs trouvailles ne sont pas répertoriées ; les diamants passent ensuite par le Cameroun, le Darfour… L’argent alimente aussi des achats d’armes lorsque des États voisins de la RCA ne les financent pas au profit de groupes rebelles. »

Les rébellions visent les zones diamantifères pour les exploiter. En 2010, ICG préconisait de « prévoir des patrouilles sur le terrain pour s’assurer que ni les rebelles de l’UFDR ni ceux de la CPJP n’exploitent les diamants et pour prévenir tout conflit autour du contrôle des mines »[36]. En octobre 2011, d’après Jeune Afrique, UFDR et CPJP d’Abdoulaye Hissène « s’affrontent pour le contrôle des gisements de diamants » de la région de Bria[37]. Les pressions pour appliquer le processus de Kimberley impliquent que l’Etat reprenne dans un premier temps le contrôle sur le commerce de diamant, ce qui n’arrête pas la corruption. Privilégier la paix par le renforcement de l’Etat contre les rébellions ou la lutte contre la corruption, ne pousse pas à dénoncer les mêmes acteurs, et ne correspond pas aux mêmes critères de conception de progrès, ce qui impliquerait d’aller vers une approche plus ‘globale’.

Bozizé, comme ses prédécesseurs, a tenté de maîtriser lui-même le commerce officiel et le trafic. En 2008, il a effectué des saisies de « pierres et les fonds des collecteurs et des bureaux d’achat », entrant alors en conflit avec les acteurs riches du diamant, qui n’étaient pas sous sa coupe. Thomas Cantaloube de Médiapart explique que « Bozizé a placé ses proches aux fonctions cruciales et autorisait ou retirait selon son bon vouloir les patentes des bureaux d’achat. » et rapporte un exemple de ville à l’Ouest qui a souffert de la faim suite à « la fermeture de huit des onze bureaux d’achat du pays et de la saisie des biens des collecteurs par ordre de Bozizé »[38]. Bozizé n’a pas obtenu la maîtrise du réseau, et le conflit a persisté.

Le contentieux entre Bozizé et les marchands de diamants a poussé certains diamantaires à financer la Séléka[39]. Selon RFI[40], Victor Kombot Naguemon, « l’un des principaux acteurs du secteur », est devenu en avril 2013 « ministre conseiller aux mines », et, « si Victor Kombot Naguemon assure n’avoir jamais versé de subsides à la Séléka, d’autres acteurs du secteur affirment sans détour avoir financé les activités de l’ex-rébellion. Certains confessent même avoir été chargés d’aller revendre au Soudan les pierres collectées en Centrafrique ». Selon ICG[41], « d’après l’un des chefs de la Seleka, « tout le secteur du diamant » a participé au financement du mouvement et un ancien ministre de Bozizé n’a pas hésité à parler d’un « coup d’Etat des diamantaires ». (50 : Entretiens Crisis Group, dirigeant de la Seleka et ancien ministre, Bangui, 12+20.4.13). »

La Centrafrique a été suspendue du processus de Kimberley en mai 2013. Thomas Cantaloube, de Médiapart, en novembre 2013 a recueilli un témoignage de mineur [42] : « ‘Les Sélékas (les milices qui contrôlent le pays) cherchent à nous dépouiller. S’ils apprennent l’existence d’une pierre, ils vont tout faire pour s’en emparer … En ce moment nous restons en brousse sans revenir au village pour éviter de nous faire rançonner, mais cela ne suffit pas toujours. Parfois, les Sélékas viennent jusque sur les sites des mines.’ ». Le journaliste a également interrogé un diplomate européen : « ‘Sous Bozizé, 80 % des diamants sortaient illégalement du pays, …, Aujourd’hui, on doit être proche de 100 % !’ ». La journaliste Krista Larson parle de Janjawids du Darfour par qui « les diamants sont convoyés au Soudan »[43].

Selon un témoin centrafricain[44], Déby avait présenté à Bozizé, avant sa prise de pouvoir en 2003, des parents à lui, qui pouvaient financer le futur président centrafricain, et Bozizé aurait promis des permis d’exploitation en retour, qui ne seraient jamais arrivés jusqu’aux parents de Déby. Une partie de l’entourage de Déby, dont personne n’est nommé faute d’enquête précise, est aussi accusé par un témoin tchadien[45] de participer au trafic de diamant depuis l’arrivée de Bozizé au pouvoir. En 2013, le trafic de diamant aurait, selon ce même témoin, fourni un dédommagement officieux pour les frais de l’intervention militaire officielle, comme ce fut le cas avec des trafics au Congo-Kinhassa, lors de l’intervention d’un millier de soldats tchadiens entre 1998 et 2002[46]. Aucun élément de preuve ne semble circuler sur ce point.

La constitution de la Séléka, la ‘coalition’, n’aurait pas été possible sans financement. La logique politique autour de la création de la Séléka laisse croire que Déby aurait pu lui aussi financer plusieurs composantes de la rébellion. L’hypothèse et l’accusation faite par des opposants de Déby n’ont pas été confirmées, le Tchad et la Centrafrique n’étant pas par ailleurs des pays qui permettent des investigations sans risque. Des témoignages à vérifier parlent de fourniture de véhicules, de carburants, d’armes et de tenues militaires par Déby à la Séléka, qui avaient un coût. Ce sont cependant les stocks gagnés sur les Forces armées centre-africaines (FACA) qui ont le plus permis à la Séléka de se munir d’armes, notamment lors de la prise de Bossembélé.

1.6 Bozizé le dictateur non durable d’une dictature durable dans une région instable ?

La progression de la Séléka a été facilitée par la faiblesse du régime de Bozizé : des élections en janvier et mars 2011, ont permis à Bozizé et à son parti le Kwa na Kwa (KNK) (’le travail rien que le travail’) de rester au pouvoir, mais ce sont des élections de dictature, avec un processus électoral vicié, émaillé de fraudes qui n’ont fait avancer la RCA qu’assez peu vers la démocratie. Le résultat de la présidentielle est le suivant : 66,08% François Bozizé, Ange-Félix Patassé 20,10%, Martin Ziguélé 6,46%. Aux législatives, le KNK a obtenu 61 députés sur 105.

Une grande partie de l’opposition à Bozizé, dont le Mouvement de libération du Peuple Centrafricain (MLPC) de Ziguélé, s’est regroupée dans le Front pour l’Annulation et la Reprise des Elections (FARE-2011)[47]. Patassé, lui aussi créateur du FARE, est mort aussitôt début avril 2011, et le 6 août 2012 son parti, le Mouvement de Libération Démocratique (MLD), a quitté le FARE[48].

Martin Ziguélé a multiplié les contacts en France. Dès 2008, le MLPC et Ziguélé étaient en contact avec la Fondation Jean Jaurès[49]. En juillet 2012, le MLPC a adhéré à l’International Socialiste[50]. Fin octobre 2012, Ziguélé était au congrès du Parti Socialiste français à Toulouse dénonçant la dictature de Bozizé, et remerciant le premier secrétaire du PS, Harlem Désir, de son soutien[51]. Il était l’un des rares opposants africains à une dictature à avoir un accès facile au Ministère des affaires étrangères français ou à l’Elysée, depuis des contacts pendant la campagne électorale française[52], sans doute aussi parce qu’ancien premier ministre toujours dans la course[53]. Ziguélé restera encore en 2013 un contact privilégié du PS, présent le 6 décembre 2013 à Paris pour discuter de « sécuriser la démocratie »[54], et le 13 décembre avec Harlem Désir, qui saluait son « discours rassembleur et républicain »[55]. Entre mai et décembre 2012, chacun estimait les conséquences potentielles du conflit malien, et, le pouvoir français se réorganisait après l’alternance : les nouvelles relations entre ministère des affaires étrangères, ministère de la défense, armée française, DGSE, Elysée, parlement se rodaient, au moment où, comme d’autres de différents pays, Ziguélé effectuait son plaidoyer sur la démocratie en RCA et en Afrique centrale.

Le régime de Bozizé a les faiblesses et les défauts que la ‘communauté internationale’ reconnait facilement après le départ d’un dictateur : massacres, exécutions et déplacements forcés pendant la guerre civile avec l’UFDR, répression de la liberté de la presse, torture et mauvais traitements dans les prisons, corruption pendant que la population souffre de la misère.

Pas plus qu’en 2005, en 2011, le dictateur Bozizé n’a acquis une quelconque légitimité démocratique, même s’il a de nombreux partisans dans un contexte d’instabilité politico-militaire favorisant un vote de recours à un parti lié à une force armée. A contrario, comme au Tchad, l’impossibilité d’alternance démocratique favorise, entre autres facteurs, la création des rébellions, et le ralliement de personnalités et d’une partie de la population aux rébellions, ou uniquement à la logique de renversement armé. Les scrutins faussement démocratiques de 2011 ont joué dans le retour d’un conflit armé en 2012. Les mensonges se mêlant aux discours depuis très longtemps, dans la misère et le manque de liberté d’expression, certains ont cru naïvement à la possibilité d’une démocratisation par le biais des rébellions.

Un groupe identifié comme ‘musulman’ était considéré par une majorité de la population comme possédant un fort pouvoir économique. Or cette partie de la population considérée comme telle ne possédait pas de pouvoir politique. Depuis plusieurs années, elle tentait d’en obtenir progressivement, en fonction de son pouvoir économique. Cette tension ressentie au niveau ‘identitaire’ et cachée derrière l’absence de démocratie était un élément de fragilité du régime de Bozizé.

Par ailleurs, selon ICG, le gouvernement « a organisé à la hâte un nouveau recrutement militaire en août 2012 qui s’est transformé en émeute à Bangui. (21 Entretien ICG, diplomate, Bangui, 26.1.13. « Contestation des résultats du recrutement dans les FACA », Radio Ndeke Luka, 2 août 2012) »[56]. 9000 candidats à l’entrée dans les FACA sont restés en attente de réponse[57] et certains rejoindront ensuite la Séléka. Selon RFI, le 25 mars 2013, Thierry Vircoulon d’ICG juge que Bozizé « ‘ne voulait pas se doter d’une armée efficace’ et ‘en a payé le prix’ »[58]. Cela n’est pas surprenant car, pour éviter les coups d’Etat, aucun dictateur ne veut d’armée efficace, à l’exception, dans les pays francophones, de Déby.

Les centrafricains se souviennent aussi qu’entre 1981 et 1993, sous Kolingba, le multipartisme a eu plus d’effets positifs que dans les autres pays ayant connu une ‘Conférence nationale souveraine’. A l’époque la présence de réfugiés des pays voisins (RDC, Tchad, Soudan), n’a pas causé trop de troubles en Centrafrique. Le multipartisme a fortement déplu à Omar Bongo et au pouvoir tchadien d’Hissène Habré puis Idriss Déby, qui craignirent déjà une contagion.

Encore aujourd’hui, l’Afrique centrale ne contenant aucun régime démocratique, ni aucun pays en cours de transition démocratique, aucun des chefs d’Etat d’Afrique Centrale (Cameroun, Gabon, Congo-B, Guinée E, Tchad et Centrafrique), n’a intérêt à ce qu’un de leur pays n’aille vers une transition démocratique. Cependant, Paul Biya, Ali Bongo, ou Sassou Nguesso, par rapport à la Centrafrique, se concentrent sans doute d’abord sur la stabilité militaire régionale. Sans doute peuvent-ils se contenter d’être indifférents, pensant être assez bien installés pour que des changements de nature de régime en RCA ne les impactent pas.

En raison des liens plus forts entre les 2 pays, Idriss Déby a intérêt à essayer de garder la RCA en zone militaire sous influence, où le chef est désigné par les armes plutôt que par les urnes. Est-ce que la démocratie en Centrafrique ne serait pas pour lui aussi dangereuse qu’une rébellion, parce que le besoin de démocratisation pourrait être souligné, dans la réflexion sur une amélioration politique régionale à moyen terme, par l’existence d’un ‘gouvernement de l’‘entre-guerres’ et d’une stabilité factice et sous tension au Tchad et en RCA ? Selon des témoins centrafricains, comme cela se fait ailleurs, Déby aurait également financé depuis plusieurs années des opposants de Bozizé, dont Ziguélé, dans une position très ambivalente, puisque le financement permet aussi de contrôler.

Au niveau international, Tchad et Centrafrique ont été essentiellement considérés au regard d’une ‘‘théorie’ de la ‘stabilité’’ qui préfère la paix des dictateurs à la construction difficile de l’Etat de droit. Passant à Ndjaména entre le 15 et le 19 décembre 2013, Patricia Adam, députée française PS, présidente de la Commission de la défense nationale et des forces armées, s’est exprimée sur le Tchad le 22 janvier 2014[59] : « Ainsi, il nous semble que la France pourrait consentir des efforts supplémentaires pour faire fonds sur sa présence militaire et diplomatique en vue de développer sa présence économique. ». Souligner le caractère décomplexé face au risque d’accusation sur la Françafrique est sans doute secondaire par rapport au message principal de la mission téléguidée dans la pire des dictatures des ex-colonies françaises. En effet, elle ajoute : « notre déplacement à N’Djamena nous a permis d’étudier de près l’intérêt de la présence française dans ce pays, îlot de stabilité dans une bande sahélo-saharienne en crise. Nous avons pu le constater par nous-mêmes : la circulation à N’Djamena était libre, et nous n’avions pas besoin de moyens de protection particuliers, y compris lorsque nous sommes allés à la rencontre des populations civiles, que ce soit à l’Institut français ou au lycée français. Le pays connaît en effet depuis 2008 une période de calme, après des décennies de troubles : il n’en mesure que mieux la valeur de la paix, de la stabilité, qui rendent possible le développement économique. Pour autant, les autorités que nous avons rencontrées se sont montrées pleinement conscientes des risques de contagion que présentent les différentes crises survenant dans le voisinage du Tchad – Libye, Soudan du Sud, Nord du Mali, République centrafricaine –, ce qui les conduit à se doter d’une armée professionnelle capable d’intervenir à l’extérieur. »

Cette communication maladroite reflète la communication officielle de Déby auprès de la communauté internationale. Comme les autres dictateurs, il dit et fait souvent ce qu’on attend qu’il dise et fasse pour pouvoir rester au pouvoir. Si les partenaires au Nord ne tiennent pas compte de l’absence de démocratie et de droits humains, subsiste l’argument de la paix auquel est ajouté sans conviction la note ‘développement’. Ainsi, très hypocritement, si le pays est stable, vu de l’extérieur, il n’a pas besoin de démocratie, et cela suffit pour entretenir de bonnes relations. Dans ce contexte, la guerre en Centrafrique ou au Soudan justifie une armée tchadienne puissante, formée par des occidentaux, des français en particulier. Ainsi, l’instabilité en Centrafrique aide Déby à se justifier de rester au pouvoir comme dictateur sans légitimité démocratique. Si Bozizé pouvait être considéré comme un dictateur fragile, dans un ‘Etat fragile’, Déby est lui considéré hypocritement comme le dictateur stable de la région instable, dans un Etat relativement fort avec un ‘gouvernement d’entre-guerres’[60]. Dans la ‘théorie de la stabilité des dictateurs contre les peuples’, si un Etat est en paix, il n’a pas besoin ni de démocratie ni d’Etat de droit, et s’il participe à des missions de la paix, c’est encore mieux. Positivement, espérons qu’un jour

2. La phase cachée : la Séléka et le lancement de l’offensive en 2012

2.1 La création de la Séléka en 2012

2.1.1 Les composantes de la Séléka et leur ralliement

Michel Djotodia est un ancien consul de Centrafrique au Soudan du sud, un temps proche du Capitaine Mahamat Nour Abdelkerim, des Forces unies pour le changement (FUC), qui, après avoir signé la paix avec Déby en 2006 a été en mars 2007 nommé ministre de la défense du gouvernement tchadien puis limogé le 1er décembre 2007 au lendemain de nouveaux combats. Michel Djotodia a vu son prénom changer très jeune pour n’être plus vu comme ‘musulman’[61] – le contraire d’Omar Bongo -, ce qui ne sera peut-être pas sans importance dans le rôle de leader politico-médiatique que lui attribueront les autres chefs de la Séléka. Il a créé en 2006 l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR) qui a combattu Bozizé entre le 8 et le 16 novembre 2006[62], et qui a pour porte-parole Abakar Sabone[63].

Une réunion a eu lieu à Niamey au printemps 2012 pour envisager une première alliance anti-Bozizé, qui se serait nommée FUCA (Front Uni pour la Centrafrique) si elle avait été créée[64] : Michel Djotodia, Joachim Kokaté, de la Convention des Patriotes pour la Justice et la Paix (CPJP) qui sera ensuite du côté de la paix avec Bozizé en août 2012 au contraire de la composante de la CPJP qui rejoindra la Séléka[65], Abdoulaye Miskine du Front démocratique du peuple centrafricain (FDPC), ancien proche de Patassé, et le tchadien réfugié en France, Abakar Assileck Halata, du Front de Salut pour la République (FSR) du capitaine Ismail Moussa, qui n’intégrera pas ensuite la Séléka. Une soi-disant lettre très maladroite signée Djotodia le 17 avril 2012 a circulé à partir du 10 avril 2013, un an plus tard, liant cette coalition à un objectif djihadiste, mais, même si cette lettre est fausse, le démenti d’Abakar Assileck Halata du contenu de cette lettre, a confirmé la tenue de la réunion avec ces interlocuteurs-là[66] sans confirmer la date[67]. Cette première réunion pour une alliance improbable à une époque ou Déby était considéré comme soutien de Bozizé rassemble des rebelles contre Déby et Bozizé, certains contre Bozizé, d’autres contre Déby, cherchant à créer une base pour retourner vers le Tchad. Est-ce que Déby n’a pas su cela très vite ?

Selon des témoins bien informés à Ndjaména, Déby aurait reçu en 2012, à des dates non précisées, à tour de rôle Djotodia de l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR), et les chefs rebelles centrafricains, Noureddine Adam de la Convention des Patriotes pour la Justice et la Paix (CPJP) fondamental et Mohamed Moussa Dhaffane de la Convention patriotique du salut du Kodro (CPSK), et Abdoulaye Miskine, du Front démocratique du peuple centrafricain (FDPC), 4 représentants des 4 composantes principales de la future Séléka[68]. Ces informations sont à confirmer et les dates à rechercher.

International Crisis Group décrit ainsi Noureddine Adam[69] : « Formé à l’académie de police du Caire, il a également travaillé dans les pays du Golfe où il a officié en tant que garde du corps à Dubaï et en Arabie Saoudite au service de dignitaires du pouvoir. En 2003, il fait partie des libérateurs qui renversent Patassé et portent Bozizé au pouvoir. Proche des rébellions tchadiennes, il rejoint finalement l’Armée nationale tchadienne (ANT) pour combattre l’Union des forces de résistance (UFR) de Timan Erdimi. En 2008, il décide d’intégrer la CPJP et en devient l’un des chefs incontestés. » Selon Jeune Afrique[70], « Pendant trois ans (2010-2012), Noureddine Adam passe le plus clair de son temps entre le maquis et le Tchad où il connaît des fortunes diverses, un moment arrêté pour connivences supposées avec les rebelles qui combattent Idriss Déby Itno, puis soutenu au point de passer bientôt pour « l’homme de N’Djamena » »[71]. Il a des liens au Moyen-Orient à Abou Dhabi et « possède de nombreuses attaches à N’Djamena, où réside une partie de sa famille (femme et enfants, ainsi que certains de ses frères) et où il est propriétaire de plusieurs commerces[72]. »

ICG raconte également l’histoire de Moussa Dhaffane : « Ancien membre de la CPJP, Moussa Dhaffane est emprisonné au Tchad puis maintenu en résidence surveillée à N’Djamena suite à l’arrestation de Charles Massi. En juin 2012, il crée un nouveau mouvement, la Convention patriotique du salut du Kodro (CPSK). Libéré en plein cœur de la crise par le pouvoir tchadien, Dhaffane est retourné en République centrafricaine pour mener la bataille contre le régime en place. »

Noureddine Adam et Mohamed Moussa Dhaffane étaient ensemble parmi les chefs de la CPJP après la mort de Charles Massi début 2010, et ils ont quitté la CPJP pour les mêmes raisons, le refus de la paix avec Bozizé avant l’accord de paix du 25 août 2012[73]. Si Jeune Afrique indique qu’[74], « à la mort de Charles Massi, leader politique de la CPJP, en décembre 2009, Noureddine Adam prend la tête du mouvement », d’autres chefs se distinguaient après la mort de Charles Massi, il ne reste pas de trace que Noureddine Adam ait pris ‘la tête du mouvement’ en 2010, et, cela semble être l’affirmation d’Adam lui-même. Il s’est en réalité imposé comme leader de la CPJP au cours de l’été 2012, si rapidement que cela attire l’attention. En novembre 2010, c’est Abdoulaye Hissène qui était considéré par RFI comme commandant de la CPJP[75]. En 2011, existait déjà 2 CPJP, la faction d’Aboulaye Hissène et une dissidence de Mahamat Sallé qui disposait d’un peu plus de 500 hommes selon l’AFP[76]. Selon Amnesty, en 2011[77], « Les membres de la Convention des patriotes pour la justice et la paix (CPJP) se sont rendus coupables de nombreuses violations des droits humains et du droit international humanitaire. Les organisations humanitaires continuent de déplorer vivement la difficulté et la dangerosité de leur travail dans le nord-est de la République centrafricaine en raison de l’escalade des combats entre les forces gouvernementales et la CPJP, ainsi qu’entre celle-ci et d’autres groupes armés. Les attaques de la CPJP contre les civils et les forces gouvernementales semblent s’être intensifiées après la disparition et la mort présumée de son dirigeant, Charles Massi, en janvier 2010. Des civils ont alors été directement pris pour cible. Ces attaques sont contraires au droit international humanitaire. »

Par ailleurs, selon ICG, la Séléka « bénéficie du soutien intermittent et très modeste d’autres mouvements comme l’Union des forces républicaines (UFR) ou l’Alliance pour la refondation (A2R) (38 Les relations entre l’A2R et la Seleka ont été fluctuantes pendant la crise de décembre 2012. L’A2R, un nouveau groupe armé né à la faveur de la crise, avait dans un premier temps annoncé son soutien total à la Séléka avant de prendre ses distances.)[78] » Après l’abandon du projet de la FUCA, le Front de Salut pour la République (FSR) du capitaine Ismail Moussa luttant contre Déby n’a pas adhéré à la coalition autour de Djotodia et Adam, ce qui semble cohérent avec un changement de stratégie de Djotodia par rapport au Tchad. Abdoulaye Miskine du Front démocratique du peuple centrafricain (FDPC) a par contre lui rejoint la Séléka, et il restera ensuite méfiant par rapport à la relation avec Déby, et refusera de rendre les armes après la prise de Bangui en mars 2013, quittant ainsi la Séléka.

Selon Jeune Afrique[79], « Après avoir dénoncé, en juin, l’accord que l’un de ses compagnons, Aboulaye Hissène, venait de signer avec Bangui, Noureddine Adam décide, le 20 août (2012), d’unir ses forces avec la Convention patriotique du salut du Kodro (CPSK) de Mohamed Moussa Dhaffane. Les deux hommes parviennent à convaincre Michel Djotodia et l’UFDR de les rejoindre. C’est l’acte de naissance de la Séléka. » L’UFDR était comme la CPJP menacée à l’automne d’éclatement en raison de l’application du programme Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR), Zackaria Damane se réclamant chef d’une partie de l’UFDR acceptant le programme DDR[80]. A SUIVRE/

Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et Politiques en Afrique 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Evariste DJETEKE K. - dans Opinions
commenter cet article

commentaires